CHAPITRE V
Ma mère sursauta, puis se reprit.
— Vous êtes la putain d'Alaric ?
— Quel langage, dans la bouche de la reine d'Homana ! Je suis ce que les Cheysulis appellent sa meijha ; en homanan, vous diriez « maîtresse ».
— Si c'est vrai, vous insultez le Mujhar, dame Lillith, répondit ma mère. Oubliez-vous que sa sœur était l'épouse d'Alaric ?
— Bronwyn est morte voilà près de dix-huit ans. Avant, elle n'a jamais accueilli Alaric dans son lit avec beaucoup d'enthousiasme. Espériez-vous qu'il reste fidèle à une telle épouse ?
Mon père saisit Lillith par le poignet.
— Cela suffit, Ihlinie ! Je vous interdis de profaner le nom de ma sœur !
Je fus un peu surpris par sa véhémence. Ma tante et lui s'étaient séparés en mauvais termes, car Bronwyn ne voulait pas épouser Alaric. Il l'y avait obligée, pour le bien de la prophétie et des alliances politiques.
Jamais ils ne s'étaient revus ; je savais que mon père aurait donné n'importe quoi pour se réconcilier avec sa sœur.
— J'ai parlé crûment, je vous l'accorde, comme la reine l'a fait.
— La putain d'Alaric, oui ! cracha Aislinn. Vous ne méritez pas mieux. Eh bien, vous pouvez retourner à Atvia et lui dire qu'il cherche un autre époux pour sa fille !
— Lâchez ma main, ordonna Lillith à mon père, ignorant l'intervention d'Aislinn.
Il hésita, puis la libéra.
— Mon seigneur Mujhar, intervint Varien, je comprends les sentiments de la reine. Mais je crois qu'il vaudrait mieux qu'elle reconsidère ses paroles. Il en est comme je l'ai dit : le seigneur Alaric estime grandement dame Lillith.
— Dans son lit ! cracha Ian.
Lillith tourna la tête vers lui.
— Dans son lit et hors de son lit. Pourquoi ? Vous aimeriez essayer aussi ?
Ian eut un rire méprisant.
— Je préférerais coucher avec une lépreuse !
Elle ne répondit pas tout de suite, mais observa Ian, relevant légèrement la tête.
— Etes-vous parent du prince d'Homana ? demanda-t-elle.
Ian répondit par pure courtoisie, même si le ton de sa voix était sec.
— Nous avons le même père.
— Ainsi, vous êtes le bâtard.
Cela nous prit tous par surprise. Le visage de Ian perdit toute couleur. Etant cheysuli, il était habitué aux insultes occasionnelles des Homanans. Mais celle-ci sortait de la bouche d'une femme, une Ihlinie !
Je levai la main avec l'intention de gifler ce délicieux visage.
Ian m'arrêta.
— Non.
— Rujho...
— Non, répéta-t-il. Inutile de te salir les mains.
— Lillith..., dit ma mère d'une voix calme.
Elle avait retrouvé sa contenance. La femme que je voyais devant moi était l'héritière de Karyon.
— Lillith, je ne vous permets pas d'insulter le fils de mon époux, pas plus que le mien. Sinon, je vous ferai jeter hors du palais, et peu importe dans quel lit vous coucherez !
J'eus plaisir à entendre ma mère défendre ainsi mon frère.
— Très bien, ma dame, dit Lillith. Plus d'insultes, mais des choix.
— Des choix ? Quels choix une Ihlinie peut-elle proposer ?
Lillith se tourna vers le Mujhar.
— Votre choix, mon seigneur. Vous pouvez me renvoyer à Atvia avec Varien, et briser les fiançailles. Je vous ai donné assez de raisons.
— Délibérément, répondit Donal. Oui, je comprends votre jeu. Et l'autre choix ?
Varien répondit pour elle.
— C'est simple, mon seigneur. Ne tenez pas compte de la race de la dame, et procédez à la cérémonie.
Ma mère ricana.
— Pensez-vous que nous puissions ignorer ce qu'elle a dit, sans parler de ce qu'elle est ?
Non, répondis-je intérieurement. Pour le chagrin qu'elle a causé à mon frère, j'aimerais la renvoyer à Alaric.
— Votre décision, mon seigneur ? demanda Varien.
Mon père ne répondit pas immédiatement.
— Alaric et Shea ont conclu une trêve, annonça-t-il enfin.
Je fronçai les sourcils. Quel rapport entre cela et mon mariage ?
Les lèvres de Varien se pincèrent. Je compris que la réponse de mon père l'avait pris au dépourvu.
— Oui, dit Donal, une trêve. Laissez-moi émettre une hypothèse, ambassadeur. Reprenez-moi si je me trompe. La cessation des hostilités permet à Alaric d'avoir une armée unie et forte pour la première fois depuis des dizaines d'années. Ai-je raison jusque-là ?
Varien inclina brièvement la tête.
— Que fait-il ? Quel lien y a-t-il entre ce point et mon mariage ?
Ian fit un sourire ironique.
— Ferme la bouche et ouvre les oreilles, tu le découvriras !
— Atvia n'a jamais pu vaincre Homana car ses forces étaient divisées. Désormais, Alaric peut lever deux fois plus d'hommes pour marcher sur Homana. Ainsi, si je romps les fiançailles et qu'Alaric se retourne contre moi, comme il en a le droit, il y a de bonnes chances qu'il triomphe, et qu'il devienne Mujhar.
— Assez de spéculations, intervint Lillith. Mon seigneur Mujhar, parlons clairement. Vous pouvez interpréter les raisons de ma présence ici comme il vous plaira. Mais n'oubliez pas que si la guerre éclate, Atvia court toujours le risque de la perdre. Alaric a plus à gagner à conclure le mariage qu'à le faire annuler.
— Alors, pourquoi tout ça ? demanda ma mère. Par les dieux, Ihlinie, n'avez-vous aucune explication ?
— Si. Mais je vous la laisse deviner.
Mon père se tourna vers moi.
— La décision appartient au prince d'Homana. C'est lui qui doit épouser la fille d'Alaric.
Je ne m'étais pas attendu à cela.
J'aimerais renvoyer Lillith à Atvia avec pertes et fracas, mais cela ne vaut pas une guerre.
Je traversai la pièce et pris la main de dame Lillith.
De près, elle était encore plus belle, mais c'était une beauté dure et hautaine.
— Dame Lillith, dis-je tranquillement, rien ne saurait me faire plus plaisir que ce mariage.
Ses yeux cerclés de khôl me scrutèrent. Elle sourit.
— Je vois que vous connaissez les enjeux, après tout.
— Non, fis-je en souriant aussi, mais je suis un élève appliqué.
— Ian, dit mon père, veux-tu envoyer chercher le prêtre ?
Lillith continua de sourire, comme si elle avait gagné la partie.